Critique
World. Venus des bas-fonds de Kinshasa, touchés par la polio, les
musiciens de Staff Benda Bilili sortent enfin de l’anonymat. Ils se
produisent ce soir à Bourg-en-Bresse et la semaine prochaine à Paris.
Staff Benda Bilili
en concert ce soir au festival les Temps chauds, à Bourg-en-Bresse
(01), et mercredi à Paris au Cabaret sauvage, parc de la Villette,
75019.
Carpe diem post-concert, costard de sapeur élimé, casquette de cuir noir tombée : Ricky savoure l’instant. «On a envoyé le son, non ?»
se marre le leader de Staff Benda Bilili. SBB : «Regarde au-delà des
apparences», en lingala, langue véhiculaire d’Afrique centrale. Soit
sept lascars antistars hilares de Kinshasa ; sept SDF de la capitale
congolaise que la majorité, poliomyélitique, sillonne encore en
carriole bariolée. Sept quasi-affranchis de la rue, qui forment un
attelage interlope d’exilés de l’intérieur.
Bidouillage.Déformant l’héritage musical de rumba
importée de Cuba pour mieux malaxer un son soul-funk-ragga venu de
nulle part. Loin du flot de ndombolo crachoté par les radios. «Je ne connais que deux musiciens»,
souffle Ricky : James Brown et Michael Jackson. Le premier, il l’a vu
en 1974, à l’ex-Stade du 20 Mai, en concert, lors du match Ali-Foreman.
Le second, il l’a croisé à chaque coin de rue, par radio interposée…
Pas du revival, SBB. Du survival. Un son comme un crochet du gauche.
Blues de transe, rock magnétique, énergie jubilatoire ; 300 spectateurs
au début du concert donné dimanche aux Eurockéennes de Belfort, 3 000 à
l’arrivée l’ont expérimenté. A vous électriser un programmateur de
festival, qui fait son autocritique : «J’aurais dû les mettre sur une scène de 1 5000 personnes, à 1 heure du mat, ça aurait déchiré.» Ricky, lui, 59 piges au compteur, 13 de plus que l’espérance de vie de la campagne congolaise, ne regrette rien. «Jamais pensé qu’on pourrait plaire autant, tant on a été ignorés», dit-il. Jamais pensé qu’il aurait «pu aller jusque-là», en levant les yeux au ciel, nimbé de cumulonimbus.
S’est ouvert il y a six ans un horizon en marge du slalom dans le
bitume défoncé, de la revente de cigarette à l’unité ou du bidouillage
de fringues. Un jour de 2004, Ricky et Coco (l’acolyte
guitariste-charpentier aux épaules en forme de poutre et aux doigts
pareils à des broches) ont croisé Renaud Barret et Florent de
La Tullaye, deux cinéastes français. Repété à l’ombre des manguiers et
dans les coassements de grenouilles du jardin zoologique. Enregistré
sur l’ordi, alimenté à l’arrache, d’un producteur belge, Vincent Kenis.
Croisé, aussi, des pointures : Björk, Damon Albarn, Amadou, De La Soul…
«Kinshasa n’aime pas trop ce que l’on fait, regrette Ricky. Les Blancs des quartiers friqués, c’est une autre histoire.»
Maintenant que les occidentaux s’entichent de ces musiciens fétiches,
Kinshasa changera-t-il de feeling ? Les voilà, visas en poche, en
France. Premier vol en avion, première nuit dans un hôtel, premier
concert hors de la république démocratique du Congo (à part une virée
dans la capitale de l’autre Congo).
Boîte de conserve.
Source et rédaction de cet article : Libération
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